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INTERVIEW : Les mots de taj

Le réalisateur Dominique Choisy réponds à nos questions sur son dernier film « Les mots de Taj« .

A 14 ans, Tajamul a fui l’Afghanistan pour parvenir jusqu’en France. A 20 ans, avec son père adoptif réalisateur Dominique Choisy, il a voulu refaire le voyage, mais à l’envers.

A travers dix pays, d’Amiens à Kaboul, Taj raconte et montre ce qu’il a vécu lors de son périple, des mots pour celles et ceux qui ne peuvent plus prendre la parole. Plus que le portrait d’un jeune réfugié, le film est avant tout celui d’un jeune homme d’aujourd’hui qui porte en lui le poids du chaos du monde.

Le lundi 8 novembre à 20h30, nous accueillons le réalisateur amiénois pour présenter son film « Les Mots de Taj ». En attendant de le recevoir, nous lui avons posé quelques questions :

 

Comment est venue l’idée de réaliser ce film ?

L’idée est venue suite à une projection au festival Crossing Europe, à Linz, en Autriche, en 2014, où Taj et moi avons vu un film sur des réfugiés bloqués à Athènes. Suite à cette projection, Taj m’a dit que lui aussi voulait parler de son histoire, de son trajet. Et il était très agacé par le traitement médiatique qui était proposé autour des « migrants ». Il voulait dire sa vérité. Alors il m’a dit « Tu fais des films, j’ai des choses à dire, je veux te les dire pour que tout le monde entende, alors on fait le film ensemble ». J’ai résisté un peu parce que je pensais être trop proche de Taj pour avoir la bonne distance avec le sujet en tant que metteur en scène, et puis je me suis laissé convaincre, et nous nous sommes lancés dans le projet.

Dans ce film, vous parlez d’une réalité très proche puisque c’est celle vécue par votre fils adoptif.

Filmer son fils, revenir sur un parcours douloureux, comment avez-vous vécu le tournage ?

La question serait presque plutôt comment Taj a vécu ce retour sur ses pas. Car c’est ce qu’il vivait pendant le tournage qui finissait par être ma façon aussi de vivre aussi ce voyage, comme par capilarité… Dans le film, Taj est très calme, concret, direct, même s’il est parfois en colère.

Lors des débats après les premières projections, on me dit à chaque fois que le film est « solaire ». Cela vient de Taj. Mais parfois il s’assombrit, il devient plus grave… pendant le tournage, je suivais le rythme de ses émotions… Mais je faisais en sorte qu’elles ne m’envahissent pas, car si j’étais certes son père, j’étais aussi le metteur en scène d’un film à faire et à finir. Alors quand les choses étaient trop dures à entendre, je me retirais dans mon rôle de réalisateur pour pouvoir continuer à écouter sans m’effondrer. C’était un peu étrange, de passer d’un rôle à l’autre comme ça, mais c’est ce qui m’a permis d’arriver au bout du tournage.

Pour Taj, ça a été parfois très difficile à vivre, mais il voulait aller aussi au bout de ce qu’il avait engagé car pour lui, il était essentiel de tout aborder. Il voulait que le film soit « utile », qu’il serve à comprendre ce que ça veut dire d’être un « réfugié », ce que ça veut dire que d’être obligé de partir, de s’arracher à sa terre natale, alors qu’on n’en a pas forcément le désir mais que la réalité vous y oblige.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour réaliser le film ?

Nous avons tourné de mai jusqu’à mi-juin 2018. La post production a pris beaucoup plus de temps car je tenais à travailler au montage avec le chef monteur Léo Ségala qui n’était pas disponible tout le temps. Mais ce rythme un peu décousu du montage a été très bénéfique et nous a permis d’avancer tranquillement, pour bien comprendre ce que les images nous disaient, et où était l’arrête du film, sa trame.

Quel est votre regard sur la situation actuelle ?

Je suis en colère. Moins que Taj bien sûr, mais tout de même… Ce qui se passe actuellement est effroyable pour un pays qui ne cesse d’être balayé par les guerres, les dérives politiques, qui est soumis à l’incurie de ses dirigeants, à leur hypocrisie absolue. Le peuple afghan est écrasé, ils ne s’en sortent pas… C’est un pays extrêmement jeune, et les jeunes n’ont aucun espoir, surtout les femmes, surtout les jeunes femmes… La population n’en peut plus des morts, des deuils, des tragédies, des privations… Ils aimeraient enfin un peu de paix, et construire. Mais tout cela est empêché, impossible. Bien sûr, c’est un pays extrêmement complexe, qu’on ne peut réduire à des « bons » et des « mauvais ».

Je n’ai passé que 5 jours en Afghanistan, j’ai à peine pu saisir ce qui s’y passait, mais c’est un pays qui m’a bouleversé. Je n’ai qu’une envie, c’est d’y retourner, voir encore, essayer de comprendre. On verra à l’avenir comment on peut s’y prendre…